La corneille albinos
Dernière mise à jour : 22 janv. 2022

Dans cette histoire d’un oiseau blanc, deux malheurs se côtoient : l’influence néfaste des changements climatiques sur les migrations de beaucoup d’espèces et la tare d’être, parmi les autres, le seul de sa couleur.
Un vent cinglant soufflait à hauteur de la route. La poudrerie tournoyait dans les deux rayons des phares de la voiture. Le passager cria :
« Attention ! »

Un animal venait de croiser la lumière. Il y eut un ploc sur le pare-brise.
« Arrête-toi, arrête-toi, cria le passager. Il y a un oiseau sur le capot. »
L’arrêt fut rapide, car l’auto n’allait à pas plus de 4o kilomètres/heure. Le passager sortit dans la bourrasque et ramena le petit corps ensanglanté à l’intérieur du véhicule.
« Tu vois bien qu’il est mort ! Tu ne vas tout de même pas ramener cet animal ? »
Le sang couvrait dramatiquement la moitié de la livrée immaculée du volatile.
« Cet animal est une corneille », dit le passager.
« C’est toi l’expert, dit l’autre, mais les corneilles c’est noir non ? »
« Oui, c’est pourquoi je la rapporte. Cette corneille est albinos. Wow! Crois-moi, empaillé cet oiseau blanc vaudra un magot »
Les deux hommes ne se doutaient pas de qui était cet oiseau. À sa naissance, les parents crurent qu’il était mourant. Chétif, maigrelet et toujours les yeux rouges. C’est quand apparurent les premières plumes blanches que l’inquiétude gagna le père :
« Mais qu’est-ce que c’est que ça. Il va falloir l’apporter chez les corbeaux. Ce petit n’est pas normal. »

La mère, aussi intriguée, parla à sa propre mère qui lui expliqua que tout est dans la nature et que notre apparence n’est qu’une écorce superficielle à la réelle vie intérieure. Ce qui compte ce n’est pas l’écorce, c’est l’âme.
La mère revint, rassurée et elle éleva son enfant blanc, tellement blanc plus il grandissait avec son entourage si noir tout à coup. Jusqu’à l’âge adulte, l’oiseau blanc connut toutes les railleries, mais il sut rester debout et faire sa vie. Au fil des migrations, il prit si bien son rang, qu’on finit même par l’accepter. Presque. Certaines vieilles corneilles et quelques sombres corbeaux laissaient entendre que cet animal contre nature ne laissait rien présager de bon. Aussi quand l’oiseau blanc se cassa une aile, la veille du grand départ automnale vers le sud, beaucoup étaient tristes de l’abandonner, mais les antipathiques en furent rassurés.

Les parents et amis de la corneille blessée avaient accumulé une importante réserve de nourriture, ils recouvrirent le nid d’un petit toit de feuilles mortes afin de faire abri. Puis, ce fut le grand départ. Dans leur désordre habituel, les corneilles de partout s’envolèrent vers le Sud. Pourquoi aujourd'hui? Pourquoi par ce côté? Parce que c’est comme ça.
* * *
Pour l’oiseau blessé, l’hiver allait être bien long. À peine trois mois après la grande envolée, il ne restait plus rien à manger. La corneille tentait, chaque jour, de lever son aile blessée et, bien que la douleur allait en s’atténuant, elle savait qu’elle ne pouvait encore prendre l’air.

Les grands froids de fin janvier furent intolérables. Le volatile blanc, mourant de faim, décida finalement de tenter le tout pour le tout. S’il ne faisait rien, bientôt il n’allait plus pouvoir bouger et il mourrait. Il se hissa difficilement sur le rebord du nid et se jeta dans un petit vent froid qui le supporta agréablement quelques instants. Mais la douleur devint tellement intense, que l’animal perdit conscience et s’effondra dans un buisson épais plus bas.

Quand elle reprit connaissance, la corneille blanche comprit qu’elle était quand même bien tombée. Le buisson était un cerisier et sa luxuriance en faisait un abri décent et un garde-manger plus que bien. Son aile lui faisait très mal, mais elle était soudée. Sous la force du vol, l’os réparé n’avait pas cédé. Si elle s’accordait encore un peu de temps, la blanche pourrait s’en sortir.
Puis ce fut la fin d’un février tout à fait bizarre, de la pluie, peu de froid et, même, quelques jours d’une telle chaleur que la corneille osa son deuxième essai de vol. Ce fut un succès. Un peu de douleur dans les remontées à pic et les virvoltements extrêmes, mais en planée et en descente, l’aile blessée avait retrouvé son aérodynamisme.
Quand la communauté revint, début mai, peu réussirent à cacher leur étonnement face à l’un des leurs qui avait survécu à l’impossible. Les anciens en perdaient leur croooaacc. Les parents et amis de l’albinos volèrent à la ronde autour du ressuscité et il y eut une grande fête.
Cependant, il y avait de mauvaises nouvelles. Dans le Sud, durant l’hiver, un ouragan décima une expédition alimentaire dont faisaient partie cinquante de nos jeunes. Une autre centaine, beaucoup de nos vieux, quelques enfants, sont morts dans les tempêtes rencontrées en chemin.
* * *

Durant l’été qui vint, la corneille blanche se lia d’amitié avec un mâle respectable. Chef de pointe d’une escouade migratoire, c’était un oiseau droit et intuitif. La corneille blanche et lui dépassèrent rapidement le stade de l’amitié et se retrouvèrent intensément en amour. Tous deux vivaient l’extase des vols en duo dans les brises chaudes ascendantes. Ils s’aimaient sans fin.
Lorsque vint l’automne, la blanche avoua à son amoureux qu’elle était déchirée. Elle ne voulait pas migrer. Elle était certaine que la race survivrait mieux si elle demeurait ici et s’unifiait pour passer l’hiver. Son compagnon décida de tenter l’aventure avec elle.

Devant la décision du couple de rompre la tradition originelle, les Anciens furent forcés de consulter la communauté. Les résultats furent tellement mitigés, qu’il fut décidé de laisser chaque groupe faire ce qu’il prônait. De sorte qu’à peu près la moitié de la famille migra, l’autre resta.
Au printemps, les migrateurs revinrent avec d’énormes pertes de vie; un tsunami avait frappé la côte au retour. Des oiseaux qui étaient restés au pays, aucun n’était mort. L’hiver avait été surprenamment doux. Tous s’accordaient maintenant pour dire que la migration, c’était fini.

À l’automne suivant, personne ne partit au moment de la grande envolée. Au lieu de cela, les enfants corneilles s’installaient pour regarder passer les voiliers de canards se disant qu’eux, n’ont pas encore compris.
Mais l’hiver d’après ne fut pas aussi beau, il y eut de terribles tempêtes, mais les corneilles avaient maintenant des stratégies et elles s’étaient adaptées à leur nouvelle vie d’hiver. Mais, un soir de tempête où elle rentrait, la corneille blanche fut happée par un véhicule d’humain qui surgit soudain dans la poudrerie. La corneille ne vécut que quelques secondes après l’impact, assez longtemps pour penser à sa vie à l’hiver et à son amoureux.
Merci aussi à ceux qui n'ont pas lu.
RÉFÉRENCES
Extrait de Réalités imaginaires, Éditions Reborn





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